L’Eglise protestante de Genève balise sa communication

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L’Eglise protestante de Genève balise sa communication

L’institution religieuse a décidé de mieux encadrer toute prise de parole publique, qu’elle émane de l'EPG ou de ses employés.

«Prendre position ou pas sur Gaza? Nous avons longtemps hésité», a reconnu Bernard Pagella, membre du Conseil du Consistoire (Exécutif) de l’Eglise protestante de Genève (EPG), lors de la dernière séance de son Consistoire (Législatif) les 13 et 14 mars derniers. Les délégués devaient y approuver de nouveaux principes concernant les prises de parole publiques émanant de l’institution religieuse, ainsi que celles de son personnel, en vue de l’établissement d’une directive par le Conseil du Consistoire ces prochains mois. Un débat qui s’est donc naturellement ouvert sur la question du conflit au Proche-Orient, à propos duquel l’EPG n’a finalement jamais communiqué, malgré les demandes répétées d’une partie de sa base. «Il y a autant de personnes que de sensibilités sur des questions comme celles-ci. En tant qu’Eglise, nous ne cherchons pas à dire comment il faut penser», a complété Bernard Pagella.

 Adoptées à l’unanimité, ces nouveaux principes sont censés «favoriser le débat interne et externe», comme cela a plusieurs fois été dit par les membres d’un groupe de travail qui a rédigé ces consignes de communication, après une consultation des délégués faite en novembre. Le juriste Laurent Extermann a résumé leur désirs: «Le but n’était pas de créer un parcours du combattant pour celui qui souhaite s’exprimer. Toutefois, si on n’a pas les forces ou les compétences pour s’exprimer sur un sujet, on se la coince, histoire de ne pas être ridicules. On ne joue pas aux matadors intellectuels.»

Indépendance des paroisses

Ainsi, selon le document soumis au vote, le Consistoire débattra des sujets de fond afin de garantir une expression collégiale, mais la «Cellule média» se réserve la gestion des actualités nécessitant une communication «immédiate». Elle est composée d’un membre de l’Exécutif, du modérateur de la Compagnie des pasteurs et de diacres, ainsi que du service de communication de l’Eglise. Désormais, ce dernier impose aussi à tous les employés de l’EPG de signaler une éventuelle prise de parole dans la presse «avant toute réponse» au média concerné. A propos de la prédication dominicale, les ministres restent libres de traiter les sujets qu’ils souhaitent.

Lors du débat, plusieurs interrogations ont été soulevées par les délégués au Consistoire. Le pasteur Marc Perrenod a exprimé son malaise de voir qu’une «personne visée par une enquête pour agression sexuelle, blanchie depuis, a été invitée au sein de l’EPG» pour une conférence. «Cette soirée a été relayée par la newsletter de l’EPG, avec une grande photo de cet homme» (la newsletter institutionnelle de l’EPG datée de mars 2023 relayait l’invitation par l’Antenne LGBTI d’Alexandre Jollien, la plainte à son encontre, déposée en 2021, ayant été classée sans suite en juillet 2023, ndlr). «Cela signifiait-il que notre Eglise prenait position concernant le cas de cette personne?»

Au menu des discussions également, l’indépendance de parole des paroisses. En effet, en tant qu’associations autonomes, ces dernières sont libres de s’exprimer de façon distincte, y compris à propos de sujets sur lesquels l’institution choisit de rester silencieuse. «Mais que faire si une paroisse est en désaccord avec l’institution sur un sujet, et choisit de porter une parole en contradiction avec l’EPG?», a demandé un membre du Législatif. A cette question, Bernard Pagella a répondu qu’un «petit dialogue» devrait alors avoir lieu entre la paroisse en question et l’Exécutif de l’Eglise.

Absence d’application

Enfin, si ces nouvelles directives encadrent la parole de l’Église vers l’extérieur, la question de sa parole interne reste en suspens. En 2018, par souci de transparence institutionnelle, le Législatif de l’EPG a voté pour que les mémoriaux – les comptes-rendus des sessions du Consistoire – soient mis en ligne, et ce sans accès restreint, comme l’avait rapporté Protestinfo à l’époque. Une décision qui n’a pour autant jamais été suivie d’effet, et à laquelle Stefan Keller, alors délégué de la paroisse du Mandement devenu secrétaire général de l’EPG entre-temps, s'était vivement opposé: «L’excès de transparence pourrait tuer la transparence», avait-il argué lors d’un débat houleux dont nous avons pu consulter le verbatim après en avoir fait la demande à l’EPG. «Parce qu’il y a des choses qu’on ne voudrait plus voir apparaître tout public».

Dans sa lettre de démission lue lors du la séance du Consistoire suivante, l’actuel secrétaire général exprimait ne pas pouvoir «assumer la publication de ces informations sur Internet», estimant que «ces délibérations contiennent des informations dignes d’une certaine protection». Et de s’inquiéter quant à la conformité de cette décision avec la loi sur la protection des données. Interpellé aujourd’hui au sujet de l’absence de ces documents sur le site de l’EPG, Stefan Keller pointe à nouveau les «importants défis» qu’une telle mise en ligne pourrait représenter «au regard de la législation suisse». Au vu de la décision prise par le Législatif en 2018, il admet que «le Conseil du Consistoire devra faire le nécessaire afin que cette question puisse à nouveau être abordée au Consistoire, ce qui sera fait en fonction des priorités des différents dossiers à traiter.» Reste donc à savoir comment la nouvelle directive concernant les prises de parole publiques sera mise en application.